Vivre au camping : Un mal-logement des classes populaires

Classé dans : Mobil-homes et Campings Mots clés : Mal-logement, Camping, Populaire Sociologue, Camping résidentiel, Investigations, Gaspard Lion
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Gaspard Lion. 2024. Vivre au camping : Un mal-logement des classes populaires.
Seuil. 315 pages

Dans la France contemporaine, où les inégalités de revenus et de patrimoine atteignent des sommets et où la crise du logement abordable s’aggrave, une fraction croissante des classes populaires choisissent, faute de mieux, le wheel estate plutôt que le real estate – le logement mobile plutôt que le marché locatif.

Certes, le phénomène est moins prononcé qu’aux États-Unis, où plus de 22 millions de personnes vivent dans des mobile homes (Sullivan et Olmedo, 2015), mais il dessine une ligne de fracture, celle des ménages précaires face à l’instabilité résidentielle. Ce basculement reste largement ignoré. Si le loge-ment des pauvres a fait l’objet d’une grande attention dans les travaux socio-logiques, le camping résidentiel demeure un domaine d’étude peu exploré, et souvent abordé avec un prisme misérabiliste.

Le beau livre de Gaspard Lion vient opportunément combler ce manque.

Dans un style épuré et accessible, il plonge le lecteur dans ces espaces périurbains et ruraux pour y déceler les « styles de vie » de ces habitants : leurs stratégies et contraintes ainsi que les ressources, parfois insoupçonnées, qu’ils mobilisent pour s’adapter à desconditions résidentielles difficiles.

L’ouvrage se termine par le récit d’un délo-gement, conséquence de la fermeture d’un camping où l’auteur a mené son enquête.

Il décrit les mécanismes froids de la procédure, mais aussi les échosintimes de ce drame sur ceux et celles qui le vivent.

Pendant 3 ans, le sociologue a mené une enquête en Île-de-France et dans
les zones limitrophes, en vivant par intermittence dans un camping résidentiel.
C’est là qu’il s’est appliqué à observer, écouter et appréhender les dynamiques
sociales à l’œuvre. Lorsqu’il a quitté le camping, il a prolongé son investigation
en menant des entretiens et en réalisant des observations complémentaires.

À ce travail ethnographique s’ajoutent l’exploitation de données statistiques
ainsi que l’analyse minutieuse de documents et d’archives, grâce auxquelles il
a pu enrichir et affiner la compréhension de cette réalité.

Ce travail fournit des données précises permettant d’appréhender l’éten-
due du phénomène du mal-logement à travers le prisme du camping résiden-
tiel.
L’auteur s’attache à éclairer les métamorphoses des modes de vie liés à
l’habitat, en dévoilant la relation singulière qu’entretiennent les classes popu-
laires, dans leur diversité, avec le logement. Les trois premiers chapitres éta-
blissent une typologie des résidents en camping, qui soulignent la diversité des
profils.

L’auteur examine, pour chaque catégorie, les trajectoires biographiques
ayant conduit à cet habitat, les rapports que ces personnes entretiennent avec
leur espace de vie, ainsi que les défis rencontrés et les ressources mobilisables.
Dès l’ouverture, l’auteur critique l’idée selon laquelle le camping résidentiel
serait l’ultime refuge des plus démunis.
Il oriente son regard vers une catégoried’habitants située à l’intersection des classes populaires précarisées et des classesmoyennes. Ces résidents, bien que modestes, ne connaissent pas l’extrême pau-vreté des travailleurs précaires ou des chômeurs de longue durée. Leurs revenus stables et leurs emplois, souvent subalternes mais réguliers, les distinguent des Population

– F, 80(1), 2025, 115-117 DOI : 10.3917/popu.2501.0108
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situations de grande misère. Leur installation dans des mobile homes situés
dans des campings haut de gamme n’est pas un choix, mais plutôt une alter-
native à l’idéal inatteignable de la maison individuelle. Ce chapitre souligne
également les contraintes importantes que ces habitants subissent, imposées
par des règles souvent arbitraires édictées par les gestionnaires de ces campings.
Dans le deuxième chapitre, l’auteur explore la trajectoire des déclassés
résidentiels incarnant ces visages du camping qui captent l’attention média-
tique. Ces habitants, stables autrefois, ont été poussés vers le camping à la
suite d’un ou de plusieurs événements biographiques malheureux. C’est pour
eux une solution transitoire. Ces habitants doivent composer avec la honte
liée à l’exiguïté de leur logement, l’inconfort et le sentiment douloureux de
déclin social. L’habitat en camping symbolise une perte, un recul par rapport
à la norme du logement décent.
L’auteur s’intéresse dans le troisième chapitre, aux habitants qui perçoivent
le camping comme un espace propice à la réinvention de leur existence. Ce sont
souvent des hommes, issus des franges les plus précarisées, vivant sous le seuil
de pauvreté, cumulant les emplois instables et détenant de faibles titres sco-
laires. L’enjeu est alors de comprendre pourquoi, malgré leur mal-logement et
contrairement aux autres groupes, cette catégorie perçoit positivement leur rési-
dence. L’auteur met en évidence les ressources que leur offre cet environnement,
notamment grâce à des pratiques de débrouille, des formes de sociabilité popu-
laire et des échanges informels, qui contrastent avec leur précarité antérieure.
Le quatrième chapitre, particulièrement poignant, porte sur le délogement
d’un camping résidentiel. Gaspard Lion y décrit comment, faute de reconnais-
sance de leur habitat comme logement, les résidents sont privés de droits et
de protections. Non seulement ils sont aisément expulsables, mais ils perdent
leur logement et leurs biens sans bénéficier d’aucune forme d’indemnisation.
L’auteur insiste en outre sur la difficulté de créer des collectifs de lutte en rai-
son de l’hétérogénéité des positions sociales des résidents.
L’ouvrage se conclut par des pistes de réforme comme l’ouverture de droits
pour ces habitants (versement des aides personnalisées au logement, aides
du fonds de solidarité logement, interdiction des expulsions, aide juridique,
reconduction tacite des contrats de location, etc.) et l’accroissement de ces
droits, ce qui inclut la régulation des loyers et des prix de l’énergie, ainsi que
la mobilisation des résidences secondaires. Ce livre vient combler un manque
dans la littérature sociologique et met en lumière la diversité des classes popu-
laires affectées par ce phénomène croissant. L’argumentation est solide et
convaincante. L’écriture, vivante et simple, emmène le lecteur au plus près
de ces habitants. En outre, le point de vue des enquêtés est rendu intelligible
grâce à une analyse fine de leurs parcours et propriétés sociales, dévoilant les
rapports sociaux qui se jouent dans les campings.
L’analyse pourrait néanmoins être enrichie par l’intégration d’une explo-
ration plus détaillée des dynamiques propres aux différentes catégories d’ha-
bitants du camping. Si l’auteur souligne la solidarité des classes populaires, il
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serait intéressant d’examiner les éventuelles hiérarchies internes susceptibles
de structurer ces interactions. Les résidents occupant une position déclassée
sont les seuls à établir explicitement une distinction vis-à-vis des catégories
stigmatisées des « assistés » et des « chômeurs ». Cette observation ouvre des
pistes pour appréhender d’autres formes de différenciation moins visibles qui
mériteraient également d’être intégrées à l’analyse.
L’appropriation différenciée des enjeux écologiques selon les classes
sociales serait une autre piste féconde. Comment les injonctions à l’écorespon-
sabilité sont-elles perçues et mises en œuvre par les différentes fractions des
résidents au camping ? Cela inclut les inégalités dans les pratiques environne-
mentales, dont les contours gagneraient à être précisés, ainsi que leur intégra-
tion dans les modes de vie. Ces pratiques vont au-delà des formes légitimes
de verdissement, elles englobent des comportements de frugalité propres aux
classes populaires, tels que la réparation, l’autoconsommation et la lutte contre
le gaspillage. Souvent liées à des contraintes économiques ou sociales, il serait
intéressant d’étudier ces pratiques pour comprendre leur rôle dans les préoc-
cupations écologiques actuelles et voir si elles contribuent à l’émergence de
nouveaux « éco-habitus » (Carfagna et al., 2014).
Hugo Wajnsztok

RéféRenCes

CARFAgnA l. b., dubois é. A., FiTzmAuRiCe C., ouimeTTe m. y., sChoR J. b., Willis m.,
lAidley T. 2014. An emerging eco-habitus: The reconfiguration of high cultural capi-
tal practices among ethical consumers. Journal of Consumer Culture, 14(2), 158-178.
https://doi.org/10.1177/1469540514526227
sullivAn e., olmedo C. 2015. Informality on the urban periphery: Housing conditions and
self-help strategies in Texas informal subdivisions, Urban Studies, 52(6), 1037-1053.
https://doi.org/10.1177/0042098014533733

https://hal.science/hal-05373093/document

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